Tribune : « Les Paumotu ne seront pas le premiers mais plutôt les derniers réfugiés climatiques de la République »

Bernard Amigue, à gauche à côté de Jean-Christophe Bouissou, répond ainsi à l'atricle paru dans le journal Le Monde le 12 décembre dernier.

Dans un article paru dans Le Monde du 12 décembre 2022, Laurent Perrin et Jean-François Henric, qui ont participé à l’élaboration du schéma d’aménagement général (SAGE) de la Polynésie française, signent une tribune dans laquelle ils alertent les décideurs français et polynésiens à prendre des mesures pour éviter que les populations des Tuamotu soient les « premiers réfugiés climatiques de la République ».

Certes, à première vue, ces atolls situés au milieu de l’océan Pacifique Sud semblent
voués à la submersion en raison d’une surélévation du niveau de la mer désormais certaine. Et pourtant, les 15 000 habitants de ces 16 communes des Tuamotu répartis sur une quarantaine d’atolls – la commune de Gambier à part en raison de la présence d’îles hautes – n’ont pas l’intention de quitter leurs lieux de vie. Quiconque aura passé quelques jours sur ces atolls battus par les vents et les vagues, où la vie n’est pas simple mais si douce et rude en même temps, où les étoiles, la lune et le soleil rythment le quotidien des habitants qui récoltent le miel et le coprah des cocotiers, prélèvent le poisson ou les perles nacrées du lagon, échangent leurs richesses avec celles de la grande ville de Papeete ; quiconque aura vécu cela ne voudrait abandonner ces lieux magiques et hors du temps.

Les habitants des Tuamotu – les Paumotu – n’ont pas attendu les alertes du GIEC et la prise de conscience des gouvernants pour savoir que l’océan est une menace pour eux. Dans une nouvelle sidérante intitulée « la maison de Mapuhi », l’écrivain Jack London raconte le passage d’un cyclone sur l’atoll de Hikueru en 1903. C’était il y a cent vingt ans exactement. L’atoll fut submergé littéralement par la montée des eaux et l’assaut des vagues. Cette menace existe depuis toujours, et les populations qui la connaissent bien pratiquent le nomadisme et les principes de l’adaptation depuis longtemps.

Il est important de rappeler en effet que le passage des cyclones provoque une montée des eaux qui peut atteindre voire dépasser 1 mètres, indépendamment de l’action des houles qui peuvent avoir jusqu’à 10 ou 12 mètres de hauteur qui, elles, ont un effet de déferlement à la côte. C’est bien la conjugaison de ces deux phénomènes, couplés au vent et aux précipitations, qui fait la dangerosité des cyclones.

Il est vrai cependant comme l’ont noté les auteurs cités que sur les atolls où le développement touristique ou perlicole a induit des concentrations de populations de plus d’un millier d’habitants, à Fakarava, à Arutua, et surtout à Rangiroa, où les enjeux de développement priment souvent sur les logiques d’aménagement, les habitations sont construites parfois sans autorisation et sans surélévation, les rivages sont bétonnés, les services de distribution d’eau potable ou de gestion des déchets sont inadaptés ou sous dimensionnés.

Toutes les études scientifiques montrent en effet que l’artificialisation des sols et des rivages ne permet pas de parer aux risques de submersion marine, mais bien au contraire contribue à aggraver les risques. Des études récentes conduites notamment par Virginie Duvat, géographe à l’Université de La Rochelle, et qui étudie l’exposition des atolls aux risques climatiques, démontrent que les atolls construisent naturellement leur propre résilience, par des phénomènes d’accrétion sur la lèvre récifale, et de reconstitution des cordons détritiques sur la première bordure littorale.

Aussi, si Laurent Perrin et Jean-François Henric ont raison d’affirmer que les populations des villages de Rangiroa ou de Arutua sont les plus exposées des Tuamotu, en cas de cyclone, et sans attendre que le réchauffement climatique ne fasse fondre les glaces polaires, rien ne permet d’affirmer que le réchauffement climatique condamne toute la population des Tuamotu à migrer vers les îles hautes à plus ou moins brève échéance.

Le schéma d’aménagement général de la Polynésie française, adopté en août 2020, a confirmé cette volonté de la population de « naître, vivre et mourir » sur leurs atolls, comme le revendiquait une femme de l’atoll de Napuka qui participait à un atelier sur la vulnérabilité du territoire Polynésien lors de l’établissement du diagnostic territorial.

En connaissance de cause et sans négliger les risques liés aux cyclones et à la montée des eaux, la stratégie des collectivités concernées (Polynésie française et communes) consiste à cibler des investissements structurants sur quelques atolls, à Rangiroa dans la partie Ouest de l’archipel avec un aéroport international et de dégagement, dans les Tuamotu de l’Est pour l’aquaculture, tout en conduisant une politique publique de prévention des risques naturels.

La Polynésie française est en effet la première collectivité de la République à avoir mis en place et porté une telle politique d’adaptation et de prévention. Dès les années 1980, suite notamment au cyclone Orama qui a touché les Tuamotu en 1983, et particulièrement l’atoll de Kaukura, le gouvernement polynésien a conçu et mis en œuvre un kit de maison individuelle sur pilotis et résistant à des vents supérieurs à 250 km/h. Le « fare MTR », comme on l’appelle dans les îles, s’est depuis répandu dans toutes les îles de la Polynésie, et l’Office Polynésien de l’Habitat (OPH) dispose en permanence d’un stock de maisons prêtes à être envoyées en cas de sinistre. Les « fare MTR » sont devenus des « fare OPH », et chaque année, ce sont près de 500 maisons anti cycloniques qui sont ainsi construites en Polynésie, dont près d’un tier aux Tuamotu (150 en 2022) où la hauteur des pilotis est d’environ 1 mètre au-dessus du terrain naturel, l’implantation des maisons étant interdite à moins de 30 mètres de la bordure littorale océanique.

En complément à cette politique d’un habitant individuel résistant, des abris anti-cycloniques publics sont construits par les gouvernements français et polynésien sur chaque atoll habité, tantôt dans une mairie, tantôt dans une école. Ainsi, en 2022, on compte 35 abris de survie sur l’ensemble des atolls des Tuamotu.
Ces actions qui s’inscrivent dans une logique de prévention des risques n’empêcheront pas un prochain cyclone de faire des dégâts, mais la connaissance aujourd’hui en matière de prévision météorologique eut égard aux trajectoires cycloniques, permettra sans aucun doute d’éviter les victimes, même dans le cas d’un phénomène exceptionnel.

Il semble important de préciser en effet que les conséquences du changement climatique sont connues et mesurées avec précaution en Polynésie française, sous la conduite de Météo France et avec l’assistance de nombreux organismes scientifiques. La stratégie de prévention des risques naturels du gouvernement polynésien intègre dès à présent, sans attendre la fin du siècle, une surélévation du niveau de la mer de 60 cm. Le programme CLIPSSA – Climat du Pacifique, Savoirs locaux et Stratégies d’Adaptation – porté par l’Institut de Recherche pour le Développement, en collaboration avec Météo
France, vise à mieux connaitre les évolutions climatiques (températures et précipitations) à des échelles fines dans les territoires de Walis et Futuna, Nouvelle Calédonie, et de Polynésie française.

Les atolls des Tuamotu sont en effet autant menacés par la montée des eaux que par une éventuelle augmentation des fréquences et des durées des sécheresses. L’eau y est rare, très rare, et la plupart des habitants récoltent l’eau de pluie pour leurs besoins quotidiens.

En conclusion à ce propos, s’il est vrai que des aberrations et des erreurs d’aménagement sont constatées sur certains atolls des Tuamotu, parce que le contrôle est difficile à opérer par l’administration polynésienne, parce que certains habitants font primer parfois leurs intérêts à court terme, l’on peut affirmer sans risque que les Paumotu, qui connaissent et respectent leur territoire, qui sont accompagnés par la puissance publique qui porte depuis 40 ans une politique de prévention des risques, ne seront pas le premiers mais plutôt les derniers réfugiés climatiques de la République.



Par Bernard AMIGUES, Docteur en géographie, Chef de la cellule études et conseils en aménagement de la direction de la construction et de l’aménagement en Polynésie française.