Passer à une « économie de guerre » : un chantier de longue haleine pour la France

Le conflit en Ukraine a mis en lumière des faiblesses de la France, qui se veut avoir un "modèle d'armée complet" mais calculé au plus juste.
Le conflit en Ukraine a mis en lumière des faiblesses de la France, qui se veut avoir un "modèle d'armée complet" mais calculé au plus juste. (Photo : AFP)

Le passage à une « économie de guerre » annoncé au printemps par Emmanuel Macron doit permettre à l’industrie de défense de monter rapidement en puissance face au spectre d’un conflit majeur, mais ce chantier peine à se matérialiser.

En contrepartie de l’augmentation de plus d’un tiers du budget de la future loi de programmation militaire (LPM) –400 milliards d’euros entre 2024 et 2030– annoncée vendredi 20 janvier, le président de la République a appelé les armées et industriels à « faire beaucoup plus vite, beaucoup mieux, parfois à moindre coût » dans la fourniture d’équipements militaires.

Le conflit en Ukraine a mis en lumière des faiblesses de la France, qui se veut avoir un « modèle d’armée complet » mais calculé au plus juste, particulièrement en ce qui concerne les stocks de munitions ou la défense sol-air.

L’industrie d’armement dont la capacité de production est taillée pour les besoins limités des 30 dernières années malgré ses 200 000 salariés, doit, selon le président, « faire autrement, raccourcir drastiquement les cycles de production, ne pas céder à la sur-sophistication ».

« La consommation des munitions et l’attrition du matériel au combat impose de produire et de livrer vite », souligne-t-on au ministère des Armées, où les réunions avec les industriels s’enchaînent pour identifier les leviers.

L’objectif est par exemple de ramener le délai de production d’un canon Caesar, tel que ceux fournis à l’armée ukrainienne, de 24 à 12 mois et celui des obus qu’il tire de 9 à 3 mois.

Pour les armées, il s’agit notamment de réduire de 20% la paperasse demandée dans les programmes d’armement, qui doivent être davantage standardisés pour limiter les coûts. L’Etat envisage également un mécanisme donnant la priorité aux commandes de défense par rapport à celles du monde civil.

Les industriels doivent pouvoir de leur côté rapidement faire monter en cadence leur production. Problème, pour cela « il faut un certain temps », selon Eric Béranger, PDG du fabricant de missiles MBDA.

« La meilleure solution serait de stocker des missiles pour être capable d’attendre le moment où l’on atteint la bonne cadence. C’est cher. L’alternative, c’est de faire des stocks de matières premières, de composants pour fabriquer plus rapidement », expliquait-il cet automne lors d’une conférence de l’IFRI.

Marges « relativement limitées »

« Qui paye » ces stocks? s’interroge un autre industriel.

« Pour pouvoir accélérer la cadence, les industriels ont besoin de commandes, or on ne leur a pas parlé de budgets, de financement de stocks stratégiques », regrette Cédric Perrin, vice-président LR de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat, qui dénonce un « coup de com' ».

Avant d’engager des investissements, les industriels réclament de la visibilité. Pour y répondre, le gouvernement envisage de créer un dispositif de précommandes, garantissant  à l’industriel une commande future pour lui permettre d’être plus réactif.

Il faut également identifier les potentiels « goulets d’étranglement » qui ralentiraient la production. Selon le ministère des Armées, environ 200 entreprises, souvent des PME, sur les 4 000 de l’industrie de défense française, « ne seraient pas en mesure d’augmenter leur cadence ».

« On doit savoir si c’est à cause d’un manque de machines, de ressources humaines limitées, de stocks insuffisants », confie-t-on au ministère.

Une piste pour augmenter les effectifs si nécessaire, alors que de nombreux industriels font état de difficultés à embaucher, serait de faire revenir dans l’entreprise les gens l’ayant quittée récemment ou d’instituer une réserve de personnels aux compétences précieuses à l’industrie de défense.

Pour accélérer les cadences, « des marges de manoeuvre ont été identifiées à court terme mais il faut reconnaître qu’elles sont relativement limitées », convient Guillaume Faury, président du Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas) et d’Airbus, mais « il y a beaucoup de possibilités à plus long terme ».

L’expression même d’économie de guerre est excessive, jugent aussi certains, comme le consultant international Marc Chassillan.

« Sur le plan industriel, si aujourd’hui on est au niveau 1 de l’échelle, le niveau 2 serait une base industrielle capable de satisfaire les besoins déployés dans les années 1960-70, le niveau 3 serait le plan de réarmement de 1936 et le niveau 4 la véritable économie de guerre, celle de 1915-1918 », analyse-t-il.

« Avec la LPM qui se prépare, on va se situer bien au-dessous du niveau 2 », selon lui.