Tribune – “Racisme sélectif et à géométrie variable” par Simone Grand

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Le concept racisme n’existant pas en tahitien, il n’y a pas de mot pour le dire.

Quels délices d’être allégée de monceaux de culpabilités imaginaires et pouvoir porter à 80 ans, un regard amusé sur soi et la vie. Cette légèreté compense agréablement le poids des ans sur la carcasse.

Exprimer publiquement des idées et débattre est, dans nos îles, une conquête sur tout un conditionnement à dire “Amen”. Tant de “maîtres” : religieux, militaires, scolaires, civils, politiques, universitaires,… se sont évertués à convaincre qu’eux seuls savent comment et que penser.

Mon père a toujours répondu à mes questions par: “Cherche!”. Aussi, l’enfant, l’ado, la femme puis la vieille n’a cessé et ne cesse de questionner, agaçant les porteurs de certitudes ! De la famille et même d’une école, je fus un temps exclue. Refuser d’être l’écho fidèle d’idées prémâchées insupporte.

D’avoir bousculé une certaine répartition de rôles entre Polynésiens, Demis et Chinois, me valut une glauque cabale syndicalo-politico-administrative. Une ministre, grenouille de bénitier très diplômée, un jour me tança : “Tu n’es pas ici en tant que Simone Grand!” Sacararaï de sapristi !

Plus grande banalité de prénom – nom est pourtant impossible! Madame n’ayant rien d’autre à éructer, je terminai l’étude sur les soins traditionnels commandée par son prédécesseur. Échaudée par l’ahurissante cabale, j’ai fait évaluer mon travail par l’université avant de le remettre aux politiciens.

Ils ont prouvé au cours de trois audits administratifs, être capables de recourir à encore plus ignorants qu’eux pour apprécier des travaux niveau doctorat. Vertigineuse haine de la science!

Depuis 20 ans, à part une éphémère ministre de la Santé, nul de la série d’autorités successives de la santé et de la culture ne m’a, ne s’est, posé les bonnes questions. Obnubilés par des vertus magiques de plantes, il refusent l’idée que les Polynésiens avaient surtout développé une prévention de la souffrance psychique, mentale, physique et familiale et… quelques cures.

La gangue de préjugés ambigus confortés par des spécialistes auto-proclamés, les Églises et l’Académie… rend aveugle et sourd. Seul Maui ou Hercule arriverait à fissurer cette gangue.

Il y a peu, je me suis faite l’écho de propos de Polynésiens vivant les nombreuses récentes arrivées de Popa’a comme une invasion et qui ont décidé de voter indépendantiste pour les inciter à rentrer chez eux. Un lecteur popa’a ému a qualifié cela de nauséeux racisme.

Il y a trente cinq ans, l’Etat et le Pays ont lancé un vaste programme de “retour chez eux”, des non originaires de Tahiti. Étaient ciblés : Pa’umotu, Australéens, Marquisiens, Raromatai. Nul ne s’en est indigné. L’antiracisme est-il à géométrie variable ?

Ici, ce n’est ni Tourcoing, ni Rodez. L’Histoire coloniale et l’exigüité insulaire nous ont façonnés. Heureux d’accueillir des visiteurs, leur installation angoisse. Les prix de l’immobilier flambent, les emplois se raréfient, les embouteillages insupportent, l’espace de respiration insulaire s’étrécit. L’appropriation de prénoms, tatouages, techniques artisanales, noms et autres éléments repères identitaires nous est une douloureuse dépossession.

La tension née de tout ça s’exprime pour l’heure en violences intrafamiliales et auto-agressions. À terme, elles déborderont selon un principe relevant de la mécanique des fluides. Ça peut s’éviter.

‘Ia maita’i

Simone Ta’ema Grand