2-Juillet à Teahupo’o : une centaine de personnes a marché avec l’association 193

Deux cortèges ont pris le départ à l'entrée de Teahupo'o et au PK 0 en direction de l'école Ahototeina (Photos : ACL/LDT).
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C’est un rendez-vous annuel incontournable pour l’Association 193, qui s’est tenu pour la première fois à la Presqu’île. Dimanche 2 juillet 2023, en début de matinée, deux cortèges ont pris le départ d’une marche blanche de l’entrée de Teahupo’o et du PK 0 vers l’école Ahototeina pour commémorer le tir Aldébaran, premier essai nucléaire atmosphérique réalisé en Polynésie française le 2 juillet 1966.

Contre le seuil du millisievert et pour des études sur les maladies transgénérationnelles

Les revendications s’affichent sur les pancartes.

Au total, une centaine de marcheurs ont défilé en chanson et pancartes en mains pour se souvenir et tenter d’avancer sur des problématiques persistantes. “Nous avons deux revendications majeures : la suppression du 1 millisievert, le seuil dosimétrique de décembre 2018, qui est un point de blocage majeur par rapport aux demandes d’indemnisations. Nous demandons aussi des études sur les maladies transgénérationnelles. Une loi, c’est un texte qui se fait et qui se défait, donc s’il y a une vraie volonté politique, rien n’est impossible. On le constate au niveau des familles que nous accompagnons pour les demandes d’indemnisation : 50 % des dossiers sont admis, mais autant sont rejetés à cause de ce point de blocage, avec d’énormes incohérences”, confie Léna Normand, première vice-présidente de l’Association 193.

Des personnes de tous âges ont défilé, y compris des enfants. Une façon pour les manifestants de mettre l’accent sur la reconnaissance des maladies transgénérationnelles, la loi Morin ne se projetant par au-delà du 31 décembre 1998. Or, des témoignages font état de “maladies radio-induites” sur des patients considérés comme trop jeunes. Des personnes malades étaient d’ailleurs présentes.

Des représentants de la commune et du gouvernement

Des enfants, mais aussi des élus.

Plusieurs élus municipaux de Taiarapu-Ouest ont également participé, dont la maire déléguée de Teahupo’o, commune hôte du rassemblement. “C’est la section associative et la commune qui ont demandé à se réunir ici. C’est notre façon de dire merci, parce que suite à la mise en place de la section en 2022, en deux mois, vingt dossiers ont été montés et cinq ont été indemnisés, pas pour s’enrichir, mais par reconnaissance. Ce sujet me touche beaucoup, parce que ma sœur a un cancer. J’ai vu ce qu’elle a traversé en ayant des moyens de transport pour accéder aux soins, mais on sait très bien qu’il y a des familles pour lesquelles c’est beaucoup plus compliqué”, remarque Roniu Tupana-Poareu.

La matinée s’est poursuivie par quelques mots des officiels sous le préau de l’école primaire, suivis de la projection au réfectoire du film Les oubliés de l’atome, réalisé par Suliane Favennec, en présence de plusieurs membres du gouvernement, dont la vice-présidente, Éliane Tevahitua. Des témoignages étaient ensuite au programme jusqu’à l’heure du déjeuner, entre retrouvailles et recueillement. Au même moment, une seconde manifestation était organisée par l’église protestante ma’ohi, à Mataiea.

Message de soutien de Moetai Brotherson depuis la Présidence

Si la présence du président du Pays avait été annoncée à Teahupo’o, Moetai Brotherson est finalement resté à la Présidence pour travailler sur plusieurs dossiers, dont la préparation du collectif budgétaire. En milieu de matinée, il a pris la parole sur son compte Facebook, en tahitien puis en français, dans une vidéo en direct d’une dizaine de minutes.

Après avoir rappelé que le tir Aldébaran avait été reporté d’une journée et exécuté dans des conditions météorologiques défavorables en termes de contamination, Moetai Brotherson, officiellement en charge des conséquences des essais nucléaires, a fait le lien entre le passé et le présent : “Ce tir a été le début de ce qu’il convient d’appeler, pour faire justice à l’Histoire, trente ans de mensonges d’État sur ces fameux essais propres. Il ne s’agit pas aujourd’hui pour moi de remuer le couteau dans la plaie, mais nous avons un devoir de mémoire vis-à-vis de toutes ces personnes qui sont tombées malades et qui sont décédées des suites des essais nucléaires qui se sont déroulés chez nous”.

À l’occasion de cette intervention, le président polynésien a annoncé la mise en berne des drapeaux dans les administrations et les établissements du Pays, lundi 3 juillet 2023, ainsi qu’une minute de silence, à 9 heures. 

Frère Maxime, président du bureau exécutif de l’Association 193 :

“On s’adresse à l’État, mais aussi au Pays”

“Nous avons inscrit nos revendications sur les affiches. Elles concernent principalement la suppression du millisievert, qui est un obstacle objectif pour les demandes d’indemnisation. Il y a aussi la date de 1998 qui limite le droit à l’indemnisation, sans qu’on comprenne la justification de cette limite, car sur le terrain, nous constatons que certaines maladies ont été transmises aux générations suivantes. Je pense notamment aux leucémies. On s’adresse à l’État, car c’est l’autorité responsable de ce fait, mais aussi au Pays, car quel que soit le gouvernement, il a été élu pour défendre les droits de la population. Tavini ou pas, il faut remplir ce devoir intégralement”.

Nathalie Salmon Hudry, déléguée interministérielle au handicap, et Vannina Crolas, ministre de la fonction publique et de l’emploi :

“C’est un dossier important qui nous
tient à cœur”

NSH : “Mon grand-père est décédé de deux cancers après avoir lutté pendant quatre ans. Je l’ai vu souffrir de martyr. Plus récemment, ma marraine a découvert son cancer en janvier et elle est décédée en décembre de la même année. Ça a été fulgurant et ce sont deux personnes qui me manquent beaucoup. Je suis là pour honorer leur mémoire”.

VC : “Le 2-Juillet est un moment important de notre histoire, parce que c’est ce jour-là que la France a décidé de faire son premier essai nucléaire, qui a transformé nos vies de manière dramatique, car 192 essais ont suivi. Beaucoup de personnes en souffrent et nos enfants vont encore en souffrir. Mon père est décédé de maladies radio-induites, donc je suis là en mémoire des proches qui nous sont chers et de tous les habitants de Polynésie concernés. C’est un dossier que le Tavini connaît très bien. L’histoire même du Tavini est liée au nucléaire. C’est un dossier très important qui nous tient à cœur : le président a d’ailleurs décidé de prendre lui-même en main ce dossier. La population nous a choisis et nous ferons ce pour quoi nous avons été élus”.

Maria, Hitiura Tangi, résidente de Hao et participante :

“J’ai perdu mon papa, mon frère et ma maman, et ma sœur est touchée”

“Je suis à Tahiti pour accompagner ma sœur qui est atteinte d’un cancer de l’estomac. J’ai adhéré à la section 193 de Faaone, qui a été créée hier. J’ai perdu mon papa suite à un cancer des poumons, puis mon frère, qui a travaillé à Moruroa, est décédé d’un cancer des amygdales. Ma maman est décédée en 1996 des suites d’un emphysème pulmonaire. Et maintenant, c’est ma grande sœur qui est touchée. J’ai aussi des craintes pour nos enfants et nos petits-enfants. Merci à l’association 193 qui combat aux côtés des familles et des victimes. On nous disait que c’étaient des expérimentations propres, alors quand j’ai découvert tout ce qu’on nous avait caché, j’ai ressenti beaucoup de haine. J’ai perdu mon père à 19 ans. J’avais encore des frères et sœurs en bas-âge ou à l’école, et il nous a été arraché. Aujourd’hui, mon discours est apaisé, mais je demande à l’État de prendre ses responsabilités en demandant pardon et en nous accompagnant comme il se doit”.