Moerani Lehartel, aquaculteur spécialiste des bénitiers

Moerani Lehartel prévoit d'augmenter sa production de pahua de 30 à 40 % d'ici l'an prochain (Photos : ACL/LDT).
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“J’ai grandi dans la mer, à Papara, et j’ai vu les ressources marines diminuer avec le temps”. C’est cet amour pour l’océan, doublé d’un triste constat, qui a poussé Moerani Lehartel à s’orienter vers l’aquaculture. Après la perliculture aux Tuamotu, de nettoyeur de nacres à chef d’écloserie d’huîtres perlières, il a mis à profit son expérience en misant sur un autre coquillage emblématique de la Polynésie : le bénitier.

Des cycles de production de deux ans

En 2010, l’aventure commence par une proposition du Pays de collectage de larves à Reao. Dix ans plus tard, Moerani Lehartel décide de revenir à ce qu’il maîtrise le mieux, à savoir l’écloserie, afin de sécuriser les cycles de production en s’appuyant sur des géniteurs. C’était en 2020, en pleine crise du Covid, mais l’activité est désormais bien lancée. “Nous avons deux espèces : la tridacna squamosa, qu’on élève pour sa chair, car elle a une bonne croissance, et la tridacna maxima, appréciée en aquariophilie pour ses belles couleurs”, explique Moerani Lehartel, 45 ans.

Le gérant de Tahiti Marine Aquaculture a installé sa ferme aquacole polyvalente dans la maison familiale, à Papara. La structure compte 14 employés et 24 bassins de 2.000 litres d’eau de mer chacun. Pour la production de pahua, tout est réalisé sur place : de l’éclosion à la larve, puis le pré-grossissement (naissain, jusqu’à 2,5 cm), et enfin le grossissement en mer (bénitier, jusqu’à 12 cm). Comparé à d’autres filières, le cycle de production est long, puisqu’il dure deux ans. Quant aux prix de vente de départ, ils oscillent entre 1.200 et 1.500 francs le kilo pour la chair, et 1.000 à 2.000 francs la pièce pour l’aquariophilie.

Des bénitiers de 4 cm, prêts à être transférés en cages dans le lagon.

Plus de 10.000 bénitiers exportés

Depuis l’ouverture de l’écloserie, il y a trois ans, l’entreprise locale a exporté plus de 10.000 bénitiers. L’espèce étant menacée, des règles s’appliquent. “Localement, la taille pour collecter des géniteurs doit être supérieure à 12 cm. Concernant l’exportation, l’espèce est protégée par la Convention de Washington, car en voie de disparition. En annexe 2 figure le bénitier, c’est-à-dire que le commerce est autorisé à partir du moment où tu peux démontrer le caractère durable de cette activité”, précise Moerani Lehartel.

Le résident de Papara serait le seul producteur de bénitiers d’écloserie en Polynésie. “Dans le monde, il y a une vingtaine d’écloseries, principalement dans le Pacifique”, remarque-t-il. Les principaux pays et continents demandeurs sont les États-Unis, l’Asie et l’Europe, par ordre d’importance. Pour l’heure, la demande est largement supérieure à la production.

Équilibre financier et environnemental

Augmenter la production, c’est le défi que s’est fixé l’aquaculteur, qui diversifie ses activités pour tenter de trouver un équilibre financier. Il aimerait également bénéficier des aides du territoire pour développer la filière du pahua, citant le coût des concessions maritimes en exemple. “On demande simplement à être accompagné comme la crevette ou le coprah. On parle de souveraineté alimentaire : il a peut-être quelque chose à faire sur le bénitier, qui est un animal typique de nos lagons et qui entre dans la composition du ma’a Tahiti. C’est une espèce en voie de disparition, qui est menacée par le changement climatique et les activités anthropiques. Cette ressource va indubitablement continuer à diminuer”, alerte Moerani Lehartel.

Passionné par son métier, il mène également des recherches en faveur de la production de burgaux et de ma’oa, “qui font partie des espèces de nettoyeurs qui jouent un rôle dans le maintien de l’équilibre dans les lagons”.

Antoine, technicien aquacole, avec des bénitiers de 12 cm à l’issue du grossissement en mer.

En quête de porteurs de projet pour le marché local

D’ici l’an prochain, Moerani Lehartel prévoit d’augmenter sa production de bénitiers de 30 à 40 %. Proposer de la chair de bénitiers d’élevage sur le marché local fait partie de ses objectifs, estimant la consommation polynésienne à 100 tonnes annuelles. Pour y parvenir, il se met en quête de porteurs de projet pour leur confier la phase de grossissement en cages en mer. “Pour eux, ce serait une activité complémentaire accessible, moyennant un petit investissement de départ. J’ai déjà trois contacts à Papara, trois à Moorea, un à Tautira et d’autres en projet aux Tuamotu. On devrait commencer en novembre, quand les bénitiers seront prêts pour les transferts”, annonce le producteur.

En amont, en septembre, Tahiti Marine Aquaculture participera pour la première fois à la foire agricole territoriale. Ce sera l’occasion pour son gérant de présenter son projet, de faire découvrir ses produits à la population et peut-être d’intéresser de futurs porteurs de projet.

Des animaux “magiques”

Les bénitiers appartiennent à la famille des mollusques bivalves, dont l’atout majeur en aquaculture est qu’ils ne nécessitent “pas d’apport, pas d’aliment”. Mais alors, comment se nourrissent-ils ? “Les bénitiers produisent de la protéine à partir du soleil, en symbiose avec une algue qui cultive dans son manteau. D’où le fait qu’ils s’ouvrent pour exposer ces algues unicellulaires. C’est magique !”, reconnaît Moerani Lehartel, quant à cette photosynthèse nutritive, complétée par la filtration du phytoplancton présent dans l’eau.

Mais ce n’est pas tout : “Les bénitiers sont des puits à carbone. Les coquilles sont constituées de carbonate de calcium, qui fossilise le dioxyde de carbone. Il y a pas mal d’enjeux au-delà de l’alimentation et des aquariums”, remarque le producteur. Il réfléchit d’ailleurs à valoriser ces coquilles via l’artisanat, ou encore le bâtiment et l’agriculture, le carbonate de calcium entrant dans la composition de la chaux.