Devant la commission inceste menacée, la parole se libère

Une femme témoigne devant la commission des violences sexuelles qu'elle a subies lors d'une réunion publique de la "Commission Indépendante sur l'Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants" (CIIVISE) au Palais de la Femme à Paris, le 21 septembre 2022. La Ciivise est la Commission Inceste créée par le gouvernement il y a deux ans et peut-être en voie de disparaître.(Photo de JULIEN DE ROSA / AFP)
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Des témoignages poignants, parfois d’une crudité insoutenable, de la colère et de la culpabilité: des dizaines de victimes ont témoigné jeudi en réunion publique à Grenoble à l’invitation de la Commission inceste dont elles craignent la disparition.

Quelque 150 personnes de tous âges réunies deux petites heures dans une chambre de commerce plus habituée à voir passer des séminaires d’entreprise qu’à abriter des histoires de vies brisées, vécues dans la souffrance et l’impuissance.

“L’inceste se transmet, il faut que ça s’arrête”

Chloé, 31 ans, a été violée par son grand-père. Elle dit avoir eu “la chance d’avoir un procès”, contrairement à sa mère, qui “a vécu la même chose avec son père” et a subi par la suite une amnésie post-traumatique. “L’inceste se transmet, il faut que ça s’arrête”, lance la jeune femme.

Elle, comme les autres, a répondu à l’invitation de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), dont c’était la 25è réunion publique sur le territoire français. Et qui pourrait être l’une des dernières.

La Ciivise, instance indépendante créée il y a deux ans par le gouvernement dans la foulée du mouvement #MeToo, a pour mission prioritaire de recueillir les témoignages de victimes et d’élaborer des recommandations.

Le maintien de la commission est une “exigence morale”

Censée disparaître à la fin de l’année 2023, elle réclame instamment d’être maintenue au-delà et a reçu début septembre le soutien d’une soixantaine de personnalités dans une tribune au journal Le Monde, signée notamment par les actrices Emmanuelle Béart et Anna Mouglalis ou l’éditrice Vanessa Springora.

“Lorsque j’ai vu cette tribune de personnes si engagées dans la lutte contre les violences et la protection des enfants, la Ciivise s’est sentie moins seule”, se réjouit le juge Edouard Durand, coprésident de la commission.

Le maintien de la commission est une “exigence morale au sens d’une dette que la société et l’Etat ont envers ces personnes. On ne peut pas leur dire +on vous a assez entendus+”, estime celui qui se voit déjà organiser de nouvelles réunions publiques l’année prochaine “à Mayotte, à Albi, Mulhouse, en Polynésie, en Guyane…”

Le président Emmanuel Macron dont le gouvernement vient de lancer une grande campagne sur le sujet, pourrait se prononcer sur l’avenir de la Ciivise à l’occasion de la remise de son rapport final en novembre.

Accueil extraordinaire”

“Il est obligatoire de maintenir la Ciivise, il faut qu’il y ait un tollé !” si elle n’est pas reconduite, estime Rachel Bourg, 48 ans, victime de viols par son père. Condamné par contumace, ce dernier ne sera interpellé que des années plus tard après avoir été reconnu sur une photo à une fête de 14 juillet au Brésil.

Elle-même ne tarit pas d’éloges sur l’“accueil extraordinaire” dont elle a bénéficié dans les années 90 dans une structure spécialisée au Canada.

“Ils avaient une avance incroyable sur nous, je suis désolée mais c’est comme si j’avais fait un bond dans le temps de 25 ans. Je vois tout ce qui se passe en France, je suis très contente mais là, les gars il faut y aller !”, lance-t-elle, chaudement applaudie par le public.

40 ans d’emprise

De nombreux témoins, parfois septuagénaires, réclament pour leur part la levée de la prescription qui les empêche de porter plainte pour les violences subies enfants.

“L’emprise a duré pour moi une éternité, environ 40 ans”, relate une dame très émue, qui a subi un “calvaire” de la part de son beau-frère, et ce “jusqu’à l’âge de 55 ans”.

“La société doit prendre conscience de la gravité des faits. moi j’ai porté plainte quand j’ai pu, et trop tard. Il faut vraiment supprimer la prescription”, souligne-t-elle.

Une dame en fauteuil roulant prend à son tour le micro pour remercier la Ciivise pour son “écoute” lorsqu’elle a enfin levé le voile sur les violences qu’elle avait subies enfant.

“C’était la première fois que j’en parlais. J’avais quand même 75 ans”.

ahe/chp/ib © Agence France-Presse