Étudier la prison, pour comprendre la société d’aujourd’hui

Mirose Paia (à gauche) et Jacques Vernaudon (à droite) ont collaboré avec Marie Salaün sur l'écriture de l'ouvrage Amo i te utu’a. Porter sa peine - La prison en Polynésie française, une étude sur le milieu carcéral polynésien. (Photo : LC/LDT)
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Amo i te utu’a. Porter sa peine – La prison en Polynésie française est le nouvel ouvrage de Marie Salaün et Jacques Vernaudon, écrit en collaboration avec Mirose Paia. Une enquête sur le milieu carcéral en Polynésie, qui s’est construite grâce aux 43 entretiens effectués avec les détenus et le personnel de direction des prisons Nuutani à Faa’a et Tatutu à Papeari.

Le point de départ de ce livre est une commande publique de la Direction des services pénitentiaires d’outre-mer (DSPOM) qui a souhaité qu’une enquête soit menée sur la question de la prise en charge spécifique des populations autochtones, à la fois la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie“, précise Jacques Vernaudon

Marie Salaün est “celle qui a piloté le projet“, rappelle Jacques Vernaudon. Ce dernier, accompagné de Mirose Paia, maître de conférence en langue et littérature polynésienne, a assisté l’auteure pour rencontrer les détenus et les familles, notamment pour faciliter le dialogue en reo maohi, et rédiger l’ouvrage de 208 pages. “L’objectif était de voir si en outre-mer, il convenait d’adapter la prison d’une certaine manière, en fonction des réalités linguistiques et culturelles des environnements à étudier“, indique le linguiste. 

L’ouvrage, édité par Au vent des îles, se décline en quatre chapitres. Le premier, intitulé “Entre les murs : un ordre carcéral original“, aborde les spécificités de la prison au fenua, en particulier la relation emphatique entre les détenus et les surveillants. Le deuxième, “Je suis en détention“, décrit le quotidien des prisonniers et traite la notion de privatisation de liberté. Le troisième, “Derrière le numéro d’écrou“, interroge les trajectoires personnelles des détenus avec des portraits poignants de dix prisonniers. Enfin, le quatrième, “Les langues en prison : un malentendu persistant“, propose une analyse de la situation plurilingue complexe au sein des prisons, marquée par l’insécurité linguistique.

Ce samedi 2 décembre, Jacques Vernaudon dédicacera l’ouvrage à la librairie Odyssey à Papeete, de 9 heures à midi.

Entretien avec Jacques Vernaudon, linguiste et maitre de conférence à l’Université de la Polynésie française.

Dans quel sens cette étude vous-a-t-elle marqué ? 

Personnellement, cela a été un vrai choc de découvrir l’univers carcéral puisque je n’avais aucune expérience sur le sujet. J’ai été surpris dans deux sens. D’une part, à travers le témoignage des détenus, de découvrir leur trajectoire de vie qui illustre souvent la violence par laquelle eux-mêmes sont passés. Bien entendu, cela n’excuse pas l’acte qu’ils ont commis, en revanche, cela permet de comprendre un certain nombre de choses sur la société polynésienne contemporaine. Puis, d’autre part, c’est la très grande humanité des surveillants qui travaillent dans cet espace et qui ont de l’empathie envers les détenus qu’ils gardent.” 

Quelle a été la partie la plus difficile de ce travail ? 

Les premiers instants de rencontres avec les détenus, au moment où ils nous expliquaient la raison pour laquelle ils ont été incarcérés. Car, parfois, ce sont des crimes graves et c’était un moment difficile à passer, surtout en entendant la nature de ces actes. Ensuite, la compréhension de la réalité de cette société polynésienne d’aujourd’hui dans son fonctionnement. Cela n’excuse pas tout, évidement, mais il y a tout de même des facteurs qui sont présents aujourd’hui dans notre société, dont nous prenons conscience à travers ce genre d’étude et qui font réfléchir sur les aspects de dysfonctionnement de la société.” 

Quel regard portez-vous, dorénavant, sur le système carcéral polynésien et la société polynésienne ? 

Je suis ni pour, ni contre la prison, elle existe et la société est organisée de cette manière. Mais je suis très heureux que nous ayons aujourd’hui la prison Tatutu et qu’on soit dans un processus où on est sorti de l’infamie de ce qu’était Nuutania, avant la construction de Tatutu. Contrairement aux personnes qui disent que c’est un hôtel cinq étoiles, ce n’est pas vrai. L’établissement reste une prison et il est normal de traiter les détenus dignement, quelque soit les actes qu’ils ont commis. Pour la très grande majorité d’entres-eux, ils reviendront dans la société. De ce fait, si nous voulons qu’il ou elle revienne dans la société en étant meilleur, il faut les traiter dignement en prison.” 

Pourquoi les polynésiens devraient-ils lire votre ouvrage ? 

Cet ouvrage est à la fois un témoignage sur la réalité du milieu carcéral, qui est aujourd’hui fantasmé. C’est l’occasion pour le public de comprendre comment est-ce qu’elle fonctionne réellement, en intégrant le principe que la prison fait partie de la société. Il se trouve que géographiquement, les deux prisons de Polynésie sont en dehors des zones urbaines, donc on peut penser que la prison est extérieure à la société. Ce n’est pas vrai, elle est une partie intégrante de la société et les gens qui y sont se réinsèreront dans la société. Ainsi, si nous voulons comprendre notre société et vouloir la rendre meilleure il faut aussi comprendre la prison.”