Hôtellerie – Loi sur la défiscalisation : les professionnels du secteur dubitatifs

Avec la décision de baisser la défiscalisation de 60 % à 40 % pour les programmes d’investissement concernant la création d’hôtels et de pensions de famille dans les îles autres que Tahiti, Moorea et Bora-Bora, où les taux passent à 30%, le conseil des professionnels de l'hôtellerie (CPH) estime que le gouvernement va à l’encontre du plan de développement du tourisme et que les effets économiques vont être très rapidement néfastes (Crédit photo : Le Tahiti by Pearl Resorts).
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Alors que l’année 2023 s’achève sur des chiffres records de fréquentation touristique, le conseil des professionnels de l’hôtellerie (CPH) s’étonne et s’interroge sur les positions adoptées par le gouvernement au titre du budget 2024, notamment dans la révision du crédit d’impôt à un taux de 40 % pour les programmes d’investissement concernant la création d’hôtels et de pensions de famille dans les îles autres que Tahiti, Moorea et Bora-Bora. Sur ces trois îles, le taux passe à 30 %.

Les compteurs au vert fluo de la fréquentation hôtelière pour l’année 2023 laissaient présager de belles fêtes de fin d’année pour les professionnels du secteur. Avec une offre aérienne plus importante, un dollar fort et une velléité des gens de voyager à nouveau, l’année qui vient de s’écouler aura été exceptionnelle, informent Thierry Buttaud, Christophe Guardia et Thierry Brovelli, tous trois co-présidents du CPH.

Une ombre cependant au tableau, pour les professionnels du secteur : les lois fiscales, au titre du budget 2024, soumises par le gouvernement Brotherson et votées par l’Assemblée de la Polynésie française de Géros. Pour rappel, Moetai Brotherson, président du Pays, mais également en charge du portefeuille du tourisme, mise toujours, sur le long terme, sur une fréquentation touristique de 600 000 touristes par an.

Parmi les mesures adoptées : la suppression de l’exonération à la contribution supplémentaire à l’impôt sur les bénéfices des sociétés et des autres personnes morales des sociétés exerçant une activité d’hébergement touristique, mais surtout une réduction de 60 % à 40 % pour les programmes d’investissement concernant la création d’hôtels et de pensions de famille dans les îles autres que Tahiti, Moorea et Bora-Bora, où les taux passent quant à eux à 30 %.

Des projets de rénovation de certains établissements hôteliers déjà stoppés

Pour Moetai Brotherson, il est question d’accorder davantage de crédit au développement touristique par les pensions de famille et par l’accueil du visiteur chez l’habitant. Les co-présidents du CPH indiquent qu’ils prônent la diversification des hébergements touristiques dans le Pays, dans le respect du programme Fāri’ira’a Manihini 2027, dont ils sont signataires. Mais ils soulignent que l’objectif des 600 000 touristes par an, ne pourra être atteint si les hôtels classés sont mis à l’écart, comme ressenti aujourd’hui par les hôteliers avec le vote de ces lois.

“Il faut continuer à entretenir le parc des grands hôtels, les développer sur certaines îles et créer une offre d’hébergement différente, mais de qualité. Sur tout cela, on est d’accord et cela devrait être le cadre posé. Aujourd’hui, les mesures prises ne vont pas dans ce sens”, explique Christophe Guardia, directeur de l’hôtel Le Tahiti, sur la côte est, qui indique aussi que des projets de rénovation de certains établissements hôteliers ont d’ores et déjà été stoppés suite à ces décisions législatives.

D’autant qu’il semble, selon les professionnels hôteliers, que ces décisions de l’exécutif aient été prises en se fondant sur les résultats exceptionnels de 2022 et 2023. Des années qui, sur les vingt dernières, font office d’exceptions. Les prévisions pour 2024 ne s’annoncent pas exponentielles, informe le CPH, au contraire : une stagnation de la fréquentation sur Tahiti et Moorea, et même une baisse, estimée à 7 %, pour Bora Bora. Le CPH regrette aussi que ces décisions aient été prises sans qu’il y ait eu de concertation avec le monde hôtelier local.

“Des investisseurs qui ont fait des hôtels ici sans défiscalisation, il n’y en a pas”

Les craintes sont réelles du côté des hôteliers avec des incertitudes sur les projets de rénovation des hôtels et des propriétaires fébriles à investir sans la défiscalisation, avec un risque d’arrêt de tous les travaux de rénovation ou de construction, comme mentionné précédemment. “Combien de temps cela va durer ?”, s’interrogent les trois hommes qui représentent les hôtels classés du Pays.

Surtout que selon eux, Paris, qui a eu écho des choix du président Brotherson, verrait d’un bon œil ce qu’il se passe à Tahiti. Par conséquent, quid à venir de la défiscalisation nationale ? Thierry Buttaud, Christophe Guardia et Thierry Brovelli craignent qu’il y ait un effet boule de neige et que les conditions d’obtention de la défiscalisation nationale se durcissent également.

Le CPH rebondit également sur les propos du Moetai Brotherson qui, à l’antenne de nos confrères de TNTV, déclarait avoir rencontré “des investisseurs qui sont prêts à venir investir chez nous sans défisc”. Déclaration qui laisse sceptique les hôteliers. “Les coûts de construction sont tellement élevés… Quoi qu’en dise le gouvernement, qui pense trouver des investisseurs à l’étranger, des investisseurs qui ont fait des hôtels ici sans défiscalisation, il n’y en a pas.

“Les effets économiques vont être très rapidement néfastes”

Concernant les investisseurs étrangers : “Il s’agit de financiers, ils viennent pour gagner de l’argent. La rentabilité, c’est 7 à 8 %. Le jour où ils vont faire des analyses pointues pour valider ou pas un investissement, ils vont se rendre compte qu’il y a tellement d’aléas comme les coûts de construction et le coût du travail, qu’ils n’investiront pas. En tout cas, pas sans défiscalisation”.

À terme, selon le CPH, s’il n’y a plus de projets de développement hôtelier, il n’y aura pas de rénovation et d’augmentation du nombre de chambres, entraînant donc un vieillissement du parc existant. Autre conséquence : le gel des embauches. Le risque étant que la destination devienne moins attractive pour les clients, ce qui pourrait aussi fragiliser la compagnie locale, leader sur le transport touristique. “Ces décisions vont à l’encontre du plan de développement du tourisme qui a été mis en place et les effets économiques vont être très rapidement néfastes.”

“On ne peut pas baser une stratégie touristique, économique et budgétaire sur des années que l’on sait être théoriquement exceptionnelles, surtout quand on met en place des lois qui cassent la dynamique, comme celles qui ont été passées. C’est de la réflexion politicienne. Au lieu d’aider le va’a à avancer, on coupe les bras des rameurs”, concluent les professionnels du secteur hôtelier.