La galerie Winkler célèbre ses 60 ans : “Chaque collection est un cadeau”

Vaiana Drollet, directrice de la galerie Winkler, prend soin de la vingtaine d'artistes qu'elle expose. (Photo : SG/LDT)
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La plus ancienne galerie d’art de Papeete, en centre-ville, fête ses 60 ans. La galerie Winkler, du nom de son fondateur, a toujours su maintenir la confiance des collectionneurs. Depuis les années 2000, au fil des expositions et des évènements, Vaiana Drollet a su impulser un nouveau souffle, résolument tourné vers des œuvres contemporaines de jeunes artistes polynésiens. A l’occasion de cet anniversaire, nous avons rencontré la galeriste. Les nouvelles collections des artistes qu’elle accueille tout au long de l’année sont toujours pour elle des “cadeaux”. Son vœu : une rue, un quartier dédié à l’art à Papeete. 

Tu as repris la galerie en 2000. Comment a t-elle évolué depuis 24 ans ? 

“La galerie d’aujourd’hui n’est plus la même, clairement. C’est toute l’influence “street art” depuis une quinzaine d’années qui s’est reflétée dans la galerie avec des artistes comme HTJ. Il est d’ailleurs l’un des premiers artistes de cette mouvance à avoir exposé à la galerie. A l’époque, certains ne voyaient pas ce style artistique d’un bon œil mais, aujourd’hui, il est très reconnu.”

Peut-on dire que la galerie a une identité d’art contemporain ? 

“Oui, même si nous gardons des artistes de la première heure puisque, par exemple, cette année, nous allons exposer Erhard Lux, qui va fêter, en mai, ses 50 ans de peinture à la galerie. Il a exposé pour la première fois en avril 1974. L’émergence des artistes polynésiens avec un style artistique contemporain est arrivée grâce, notamment, au dynamisme du Centre des métiers d’art et aussi grâce à Internet qui a permis aux artistes d’observer ce qui se passe ailleurs.”

“Une galerie est un gage de qualité”

L’art contemporain bouge t-il les lignes sur la forme et le fond ? 

“Oui. Pendant longtemps, seuls les artistes qui venaient de l’extérieur présentaient leur vision de la Polynésie avec, par exemple, des paysages. On restait cantonné dans un certain style. Dès que j’ai senti qu’il pouvait y avoir des jeunes polynésiens sur la scène artistique, je les ai poussés pour montrer qu’il y avait autre chose à dire. Le principe de l’art contemporain est de questionner. En Polynésie, les questionnements des artistes autour de l’environnement ou encore de la société de consommation sont très présents.”

A l’heure du numérique, la galerie d’art est-elle toujours indispensable à l’artiste ? 

“Je me suis posée la question il y a déjà une dizaine d’années et j’ai observé les choses. N’être que sur le numérique en tant qu’artiste ne fonctionne pas. Les gens ont besoin de voir, de sentir, de se mettre physiquement face à l’œuvre. Même si on vend de plus en plus à l’extérieur avec nos catalogues en ligne, grâce à la notoriété des artistes, l’acte d’achat est déclenché dans la vie réelle. Par ailleurs, la galerie, en ligne mais aussi à travers ses expositions, est un gage de qualité. D’une manière générale, dans le monde, l’artiste passe par une galerie pour être coté.”

“Il faut que j’ai vraiment un coup de cœur pour exposer un nouvel artiste”

C’est une relation de confiance avec l’artiste…

“Oui. L’artiste n’est pas forcément un vendeur, il a besoin de temps pour créer, il est dans son univers. Ce qui est extraordinaire, c’est la confiance établie aussi avec l’acheteur. Un exemple complètement dingue, est notre exposition à l’aveugle présentée en décembre dernier. Les collectionneurs et visiteurs étaient invités à acheter sans voir le tableau… et ça a marché ! Mon challenge était le suivant : “Je vais te parler d’une œuvre que tu ne vois pas et je vais te la vendre.” Ils ont osé et personne n’a regretté son choix.” 

Quel est ton rôle de galeriste ? 

“Mon rôle est de montrer au public ce qui se fait en Polynésie et de mettre en valeur des artistes, en repérer des nouveaux… Une galerie doit être dynamique quoi qu’il arrive. 

Le plus dur en tant que galeriste est de limiter ses choix et d’effectuer les bons choix. Pratiquement, un artiste par semaine vient nous voir à la galerie pour exposer, énormément de personnes cherchent des espaces d’exposition. Mais, en ce qui nous concerne, nous suivons déjà entre 20 et 30 artistes et il faut pouvoir s’en occuper, leur proposer des expositions régulièrement. Ces artistes sont représentés à l’année, leurs œuvres sont disponibles dans l’atelier en dehors des expositions collectives ou individuelles. Il faut vraiment que j’ai un énorme coup de cœur pour prendre un nouvel artiste.”

“Le marché de l’art se porte bien”

Quels sont tes critères ?

“Pour exposer en galerie, il faut avoir un certain niveau artistique, la maîtrise de ses techniques, une esthétique, une problématique, une direction et bien sûr, il y a l’émotion… Vis-à-vis des artistes que je suis, chaque collection est un cadeau. C’est le travail d’un artiste que je connais, c’est très émouvant. ”

Comment se porte le marché de l’art à Tahiti ? Les artistes vivent-ils de leur art et qui sont les acheteurs ?

“Il se porte bien. La plupart des artistes en galerie vivent de leur art. La majorité des acheteurs sont des collectionneurs locaux. Je dirais que la part touristique représente moins de 10% des ventes. Il y aurait beaucoup de choses à faire pour créer une attractivité autour de l’art. Il y a tout à fait le potentiel pour le faire. Photographie, dessin, tous les médiums pourraient être représentés. Même dans l’artisanat, certaines choses pourraient être présentées autrement qu’à travers des salons. En tout cas, il y a de nombreux jeunes talents. Le Covid y a fait beaucoup. La fibre artistique est tellement forte ici. Je suis confiante pour la suite.”

“Elle est où la rue des arts ?”

Comment peut-on dynamiser davantage ce secteur. As-tu des envies, des projets ? 

“C’est un peu étonnant de voir qu’il y a aussi peu d’espaces dédiés à l’art par rapport à la production. Il y a beaucoup d’artistes et beaucoup de gens qui s’intéressent à l’art en Polynésie et très peu d’espaces d’exposition, ça a toujours été comme cela. 

Je note aussi qu’il n’y a pas de quartier artistique à Papeete comme dans d’autres grandes villes. Des visiteurs me posent parfois la question : “Elle est où la rue des arts ?”. Si un projet comme cela était envisagé, je serais partante plutôt que de cloner une deuxième galerie. Il faut trouver d’autres manières d’être présenté. 

J’envisage un espace hybride à Moorea, entre pension de famille et bar-boutique artistique, afin de rapprocher les gens de l’art sans qu’ils soient obligés d’aller dans un lieu officiellement attitré.”

Expositions en 2024

La galerie Winkler présente du 25 janvier au 6 février une rétropective Clavé avec une cinquantaine d’illustrations sur la Polynésie dont des modèles numérotés en série limitée, gardés précieusement pour cet anniversaire. 

Suivra une exposition d’Evrard Chaussoy qui développe sa notoriété au fil des ans par ses différentes techniques et son regard sur la culture polynésienne.

Peter Owen, potier de Huahine, qui expose à la galerie depuis plus de 40 ans, sera accompagné d’un maître du raku japonais. Ils seront associés à une jeune artiste peintre de Moorea.

En mars, le tifaifai sera le thème de la traditionnelle Art Hine avec des artistes femmes.

Des expositions de Maryse Noguier et Erhard Lux sont aussi programmées.

Une exposition surprise pourrait voir le jour à l’occasion des Jeux olympiques avant la nouvelle saison à partir du mois d’août.