Portrait – Tapu Chang, l’efficacité discrète d’un guitariste “magicien” inspiré par son père

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Il est guitariste, compositeur et arrangeur de son. Il apporte cette touche musicale que personne ne soupçonnerait. Lui, c’est Heitapu Chang, plus souvent appelé “Tapu”, un musicien qui a une très bonne réputation auprès d’artistes locaux comme Andy Tupaia, Tapuarii Laughlin, Michel Poroi ou encore Angelo. Mais aussi internationaux comme Larry Graham, Chris Bennett, Jeff Lorber, Jeff Richman, Freddy Ravel, Platters…

“Magicien de la musique” comme le disent ses amis, il fait partie, comme il l’explique, des “backstage” (“coulisses”, NDLR), ces fameuses personnes essentielles qui travaillent dans l’ombre.

Heitapu Chang a gentiment accueilli La Dépêche chez lui, sur les hauteurs de Matatia, accompagné de son mootua (petit-fils) Manatai.  

Tapu est connu et apprécié pour être une personne très discrète, humble et par-dessus tout professionnelle. Lui et ses trois frères baignent dans le monde de la musique depuis tout petits.

“C’est papa Axel (Axel Chang) qui nous transmis cet amour de la musique ou plutôt je dirais ce don de la musique. Papa enseignait le piano. Il a formé des personnes qui sont devenues de grands artistes comme Gilbert Martin” explique Heitapu. “Dans les années 1965-70, papa était musicien dans une formation avant-gardiste. A son époque, il jouait dans le groupe Les Savates Jaunes. Son groupe faisait de la musique moderne de l’époque, style contemporain, dans les rythmes blues et twist. Avec les frangins, on a grandi dans cette ambiance musicale moderne. Et jusqu’à aujourd’hui, on s’inspire de cette musique extérieure”.

Papa Axel, “l’homme qui leur a tout appris

Comme tout bon papa qui souhaite apprendre et transmettre des choses à son fils, Papa Axel est ce parent “modèle” selon Tapu. 

Il n’hésitait pas à embarquer ses fils avec lui lorsqu’il devait aller jouer à l’étranger, à l’exemple de la Nouvelle-Calédonie. “C’était un aventurier” confie Tapu.

“Dès qu’il voyageait pour la musique et qu’il pouvait le faire, papa nous envoyait avec lui, (…) souvent même”, se souvient-il. “Pendant toutes ces années, on l’a suivi dans sa passion. Du coup, ben j’ai fait aussi la même chose, jusqu’à aujourd’hui !” 

Tout petits déjà, Tapu et ses frères ont appris le solfège, c’est-à-dire les bases de la musique, sur le clavier avec papa. 

D’ailleurs, tous ceux qui ont pu croiser le chemin du professeur Axel savent qu’ il avait une manière particulière de transmettre sa connaissance de la musique. Il favorisait toujours l’accompagnement pédagogique.

“Ce que j’appréciais avec papa, c’est qu’il ne nous a jamais poussés dans la musique. Il nous a toujours donnés le choix. Il savait plutôt créer de la curiosité, ce qui donnait envie aux personnes d’aller toujours au bout de la leçon” se souvient encore Tapu Chang. “Et par instinct, tu te poses des questions sur le pourquoi du comment. Lorsqu’il te montre comment faire, tu es tellement satisfait de la réponse que ça te donne encore plus envie d’en apprendre ! Papa était très perfectionniste. Il excellait dans pratiquement tout ce qu’il touchait.”

Cette base musicale a permis à Tapu et ses frères de s’orienter aisément vers d’autres instruments. En l’occurrence, Tapu a préfèré la guitare. Ruben, l’aîné des frères, a continué sur le piano mais il pratique aussi le chant. Et Gilles, le cadet des frères, s’est tourné vers la batterie et l’univers des percussions. 

“Après avoir acquis les bases, il fallait dépasser tout ça, évoluer et acquérir le côté technique mais aussi artistique de notre époque“, ajoute Tapu.  

Pourquoi la guitare ? Parce que c’est difficile !

Comme d’autres guitaristes, je pourrais dire que j’ai choisi les guitare parce qu’elle est facilement transportable. Mais perso, je trouve que la guitare est curieusement difficile à manipuler. C’est très diiférent du piano, sur lequel tu touches une note qui est déjà faite. Alors qu’à la guitare, il faut appuyer les bons fils pour obtenir la note. J’aime bien ce qui est un peu difficile. Et c’était donc tout le challenge de la guitare.”

 

Guitariste, compositeur et arrangeur de son...

Tapu avoue ne s’être jamais jamais posé la question : “quel métier ferai-je plus tard?”

“La musique a toujours fait partie de notre quotidien. Ça a toujours été comme ça. On a continué dans cette voix naturellement” témoigne-t-il.

C’est donc en toute logique qu’il a fait de la musique sa profession en tant qu’ingénieur de son de studio et arrangeur musical. Mais pour arriver à ce niveau, il lui a fallu s’instruire, apprendre. “Apprendre tout le temps!” précise le guitariste ! Pour cela, il a concentré et orienté très tôt ses études dans la musique : des études de sonorisation, suivies de stages dans des écoles à l’étranger. Sans compter les soirées plongé dans les livres….

Il faut dire qu’à cette époque, il n’y avait pas internet comme aujourd’hui avec YouTube, et il fallait se déplacer personnellement pour découvrir toutes ces richesses musicales et rencontrer des professionnels comme des ingénieurs du son.

“C’est ça aussi qui m’a beaucoup aidé : on a beaucoup voyagé, notamment à Los Angeles, à Hollywood. Non seulement les Etats-Unis ne sont pas trop loins de Tahiti,  mais surtout ça reste accessible au niveau des tarifs. Et puis ça m’a aidé à m’orienter dans l’achat du matériel notamment.” 

Mais ce qui intéressait vraiment Tapu, c’était le studio d’enregistrement. 

Heitapu “aime la recherche”

“C’était à l’époque où les studios d’enregistrement n’étaient pas accessibles à tout le monde. Avec l’évolution de la musique et de la technologie, tout le monde a commencé à faire son ‘home studio’ (“studio maison”). J’ai bien connu cette période et elle n’était pas facile parce qu’on se fixait l’objectif d’atteindre les mêmes standards de qualité que ceux des grands studios. Et à cette époque, ici en Polynésie, il n’y en avait pas des masses. Peut-être quatre ou cinq et en plus, ils n’étaient pas accessibles à tout le monde.”

Des producteurs n’ont pas hésité à contacter Tapu pour produire des artistes comme Angelo, Tapuarii ou encore Michel Poroi.

“Lorsqu’un artiste vient te voir pour produire son morceau, il vient avec sa mélodie brute. Et toi, dans ton studio, il faut pouvoir l’arranger, c’est-à-dire adapter le rythme, trouver le ou les instruments idéaux qui l’accompagnent, etc… (…) Bref, faire en sorte que la composition d’un musicien ou d’un chanteur s’harmonise parfaitement à l’oreille du grand public” explique encore Heitapu. “Il ne fallait pas trouver un style de musique mais des arrangements qui allaient apporter cette modernité. Et justement, j’aime la recherche que ça implique.”

En 1997, Tapu a sorti un album avec Michel Poroi nommé Acoustic Sunrise Hitiaa O Te Ra dont l’un des morceaux est une composition personnelle appelée Roimata Here.  En voici un extrait par Tapu, pour les lecteurs de La Dépêche. 

Comme son papa, Tapu veut à son tour transmettre également son savoir. Pour cela, il prend du temps, notamment pendant les vacances scolaires, afin d’enseigner la guitare à son mo’otua.

Aujourd’hui, Tapu joue dans un groupe, le Soft Offenders avec ses deux frères Gilles et Ruben. On peut les retrouver sur leur page facebook : Blues Rock Offenders.

Reportage : Janice Chan