Littérature – “Décrire avant qu’on oublie”: le témoignage d’une survivante de la Shoah

Le camp de concentration de Ravensbrück était le plus grand camp pour femmes du Reich, et le deuxième plus grand dans le système concentrationnaire en général, après Auschwitz-Birkenau. (Holocaust Memorial Museum)
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“Je ne savais pas que j’étais juive, c’est la guerre qui me l’a appris”: à 93 ans, Marie Vaislic-Rafalovitch, rescapée de la Shoah, a voulu écrire sur cette “terreur pure” parce qu'”Il n’y aura bientôt plus personne”, comme s’intitule son livre.

Assise dans un fauteuil de son appartement à Toulouse, elle raconte à l’AFP comment, adolescente, elle a été déportée seule, sans ses parents, vers le camp de concentration de Ravensbrück, au nord de Berlin, puis à Bergen-Belsen, en Allemagne.

Pour écrire son livre, paru en janvier, elle n’a pas hésité à se confronter aux souvenirs des horreurs et aux traumatismes auxquels elle a survécu, afin d’“essayer de décrire, avant que tout soit balayé”.

“Mademoiselle Rafalovitch?”, l’interpelle un milicien le 24 juillet 1944, dans la rue Sainte-Catherine, à Toulouse.

Marie n’a que 14 ans. Elle est venue récupérer des affaires dans l’appartement familial avant de regagner la ferme du Tarn-et-Garonne où elle vit avec ses parents, réfugiés là depuis le début de la guerre parce que juifs polonais.

Une enfance balayée

“Il a suffi d’un simple +oui+ pour que mon enfance finisse là.” Emmenée par la milice, elle aperçoit une silhouette à une fenêtre: le cordonnier du quartier, voisin qui l’a “vue grandir” et “jouer aux billes”, l’a dénoncée.

“+Juif+, j’avais entendu le mot, bien sûr. Mais il ne voulait rien dire pour moi, jusqu’à ce que je sois arrêtée”, écrit-elle. “Je n’avais pas conscience de ce qu’était la guerre, je vivais ma vie d’adolescente”, ajoute-t-elle d’une voix parfois brisée par l’émotion.

Elle est déportée alors que “les Alliés avaient débarqué en Normandie”, que la fin du conflit se profilait. Dans le wagon, personne ne croit à la déportation. Mais l’insoutenable trajet se poursuit. Au bout d’une semaine, le train s’arrête en Allemagne.

“Pour la première fois, j’ai fait l’expérience de la terreur pure”, écrit-elle. A Ravensbrück, camp de concentration pour femmes, ses yeux d’enfant découvrent les corps efflanqués, les crânes rasés.

Elle voit un nourrisson mourir de faim, puis sa mère de désespoir.

“La mort, la vie, cela ne voulait plus rien dire”, dit-elle.

Son innocence se heurte aussi à la nudité des corps, aux mutilations infligées par les expériences que mène le médecin du camp.

Mais, en pleine horreur, “j’ai toujours eu un peu de chance”, sourit malgré tout Marie Vaislic-Rafalovitch.

Ainsi, elle rencontre “Mimi”, une résistante et connaissance toulousaine qui va prendre soin d’elle comme si elle était “sa fille”.

Son jeune âge aussi sauve l’adolescente, lui évitant de peu la déportation à Auschwitz et le “simulacre d’examens gynécologiques” pratiqués avec des “instruments souillés”, et auxquels toutefois elle assiste.

Trop difficile à dire

Début 1945, Ravensbrück est sur le point d’être libéré par les Russes. Marie est alors transférée au camp de “Bergen-Belsen qui a emporté ce que j’étais avant”, écrit-elle.

Parfois, elle interrompt son récit à l’AFP. Ses yeux bleus fixent le vide, ses fines lèvres se pincent: “On ne peut pas tout dire, vous savez”.

Alors les zones d’ombre de son histoire, elle les a écrites: “une odeur de charogne brûlée”, qui imprégnait les déportées, qui avaient aussi “la tenue et le visage du camp”.

Luttant contre la famine, les maladies, elle doit chaque jour se déplacer dans le camp de Bergen-Belsen parmi “des milliers de cadavres qui deviennent des tas d’ordures”.

De 1940 à 1945, près de 70.000 personnes y ont trouvé la mort, dont l’adolescente allemande Anne Frank. Le 15 avril 1945, les troupes britanniques libéraient ce camp surpeuplé et ses 60.000 survivants, dont beaucoup devaient périr dans les mois suivants d’épuisement et de maladies.

Après sa libération, Marie a retrouvé ses parents.

Ils n’ont “jamais vraiment réalisé” ce à quoi leur enfant avait survécu. Quand elle était encore en déportation, ils ont même vu des images de Ravensbrück. “Impossible que Marie y soit”, avaient-ils dit.

“Personne ne voulait entendre nos histoires, on devait passer à autre chose”, ajoute Marie Vaislic-Rafalovitch. Mais elle “parle maintenant”, parce qu’à son âge, elle refuse que ce pan de l’Histoire devienne “aussi abstrait et lointain que la guerre de Cent Ans.”

AFP
Photos Mémorial de la Shoah