Drogues: les opérations “place nette XXL” de Darmanin laissent perplexes sur le terrain

Les opérations "place nette" ont également concerné Tahiti et ses îles. (Photo HC)
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Entre déplacements très médiatisés, de Marseille à Roubaix, et chiffres d’interpellations tapageurs, Gérald Darmanin se démène tous azimuts pour vanter ses opérations antidrogues, labellisées “place nette XXL”, dont l’efficacité laisse perplexes policiers spécialisés et magistrats.

Lancée en grand pompe à Marseille mi-mars, avec la visite surprise d’Emmanuel Macron, cette campagne s’est ensuite démultipliée dans le Nord, en région parisienne, dans l’agglomération lyonnaise, à Dijon et Clermont-Ferrand. D’autres sont promises dans les semaines à venir.

“1.357 interpellations”, a plastronné jeudi Gérald Darmanin, dont “751 cibles judiciaires”, qualifiés de “caïds” et de “trafiquants notoires”.

Parmi eux, le ministre de l’Intérieur l’assure, il y a “beaucoup de déferrements et de mandats de dépôt”. Le ministère de la Justice n’a lui toujours pas communiqué sur les suites judiciaires.

A Marseille, les jugements en comparution immédiate, baptisés “procédures Macron” par un avocat marseillais, n’ont pas doublé comme cela avait pu être anticipé, a constaté l’AFP.

“Ils ont interpellé massivement mais ça ne s’est pas traduit judiciairement. Ils ont arrêté la petite main d’œuvre très facilement remplaçable”, rapporte à l’AFP Me Juliette Oberti, avocate d’un “jobbeur” lyonnais, descendu dans la cité phocéenne pour faire le guet sur un point de deal.

“Nous sommes pollués par un agenda qui n’est pas un agenda judiciaire”, peste Me Xavier Raes, avocat d’un autre guetteur sur un point deal de Roubaix. Le parquet de Lille réclamait 9 mois de prison avec sursis, il écopera finalement de 140 heures de travaux d’intérêt général.

“Privilégier le qualitatif”

“Si un guetteur, c’est un trafiquant notoire, ça ne veut rien dire. Les vrais caïds ne sont pas arrêtés”, estime un policier d’une brigade antistupéfiants à Toulouse.

“Ce sont des coups de menton pour se donner l’illusion de pouvoir encore avoir prise sur la situation”, appuie un autre policier spécialisé d’Île-de-France.

Tenir le terrain sur la durée est une gageure.

Les policiers “font ça pour rien, parce qu’ils ne vont pas passer toute l’année à regarder qui entre et qui sort”, estime Sabrina Louazi, 22 ans, habitante de Roubaix.

“Je ne pourrai pas faire du place nette tous les jours”, admet un responsable policier départemental. “Il faut privilégier le qualitatif” pour bâtir “des dossiers béton, sinon la justice va les relâcher et on va passer pour des ploucs”.

Les interpellations, visant souvent des infractions commises en bande organisée, impliquent “des gardes à vue de 4 jours”, soit un “temps d’enquête colossal pour des résultats qui ne sont pas en rapport avec l’investissement”, déplore un procureur de province.

Le magistrat reconnaît cependant que cela fait plaisir “un temps à ceux qui vivent près des points de deal”.

La stratégie de “pilonnage” peut fonctionner, estime de son côté un enquêteur de la PJ à Marseille. “On le voit à la cité de la Paternelle, le calme est pour l’instant revenu. Mais il faut que ce soit non-stop”.

Surtout, estime ce policier, il faut “arrêter de ne faire que de la répression”. “Le petit dealer, tu le chopes et après tu discutes, tu essaies de faire de l’information pour remonter la filière tranquillement”.

“Opération pichenette”

Du côté des saisies, les résultats ne sont pas à la hauteur de la débauche exceptionnelle d’effectifs – plus de 15.000 policiers gendarmes et douaniers engagés sur plusieurs semaines.

Dix jours après le début de l’opération, seuls quelque 75 kilos de stupéfiants avaient été saisis à Marseille, 2,5 kilos après la première journée dans le Nord et “une demi-plaquette”, soit quelques dizaines de grammes, à Colombes (Hauts-de-Seine) lors d’une descente mobilisant une centaine de policiers dont la Brigade de recherches et d’intervention (BRI).

Sollicité pour un bilan global, le ministère de l’Intérieur renvoie à nouveau vers le ministère de la Justice.

Une “opération pichenette”, a raillé le Syndicat de la magistrature (classé à gauche), exhortant “le gouvernement à sortir de cette escalade inutilement coûteuse”.

Ces opérations, qui “mobilisent, de façon ponctuelle, des moyens considérables de policiers sur la voie publique ne peuvent être suffisantes pour endiguer le narcotrafic”, juge de son côté l’Association française des magistrats instructeurs.

Sur la même période, l’Office antistupéfiants (Ofast) a saisi 800 kg de drogue, dont 400 kilos de cocaïne, dans le cadre d’une enquête sur un “vaste réseau d’importation”, piloté par la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs)de Nancy.

Sur le port du Havre, les douaniers ont intercepté 2,7 tonnes de cocaïne dans un conteneur en provenance de Guadeloupe.

Le fruit d’enquêtes de longue haleine, moins médiatisées, qu’il ne faut pas opposer à la stratégie de pilonnage des points de deal, estime-t-on place Beauvau.

Gérald Darmanin doit retourner prochainement au Maghreb et aux Emirats arabes unis pour chercher “en coopération internationale ceux qui dirigent ces réseaux”, “les gros bonnets”.

AFP